
DATE
10.03.25
Dans le vaste marché du développement personnel et du bien-être, une tendance inquiétante prend de l’ampleur : la chasse aux « blocages inconscients et invisibles ». Sous couvert d’aide à l’épanouissement, certains coachs autoproclamés exploitent les fragilités humaines en imposant une vision trompeuse de la souffrance et du changement personnel.
Les soirées en société font d’ailleurs partie des épreuves les plus dures à affronter. L’un des premiers obstacles étant l’incompréhension de l’entourage et le sentiment de décalage. La personne en proie à l’anxiété se compare au « bon vivre » des autres et ne s’y retrouve pas : pourquoi les autres arrivent à profiter et pas moi ?
Hypervigilance harassante, sensations d’être seul.e parmi les autres, souffrance de se sentir affaibli.e en permanence, impression d’être anormal.e, bizarre…
L’anxiété s’envenime et les émotions ressentis sont de plus en plus vives et inconfortables : tristesse, peur, honte de soi.
Rappel de ce qu’est l’anxiété : l’anxiété est une peur par anticipation. Il s’agit de sensations de danger face à une situation hypothétique, imaginée et projetée. Il n’y pas forcément d’éléments déclencheurs. Il est important de rappeler que l’anxiété dépasse le champ de la conscience. Il n’est donc pas toujours possible de se « raisonner » pour dissoudre l’anxiété et ses symptômes. Et l’anxiété n’est en aucun cas une exagération de la personne qui l’éprouve.
Le mythe de la « libération » et l’obsession du trauma caché
Les réseaux sociaux regorgent de messages simplistes et insidieux :
« Si tu n’avances pas, c’est que ton inconscient bloque. »
« Si tu ressens des douleurs inexpliquées, c’est forcément un trauma non résolu. »
« Si tu es anxieux.se, c’est que ton corps essaie de te parler et que tu refuses d’écouter. »
Ces affirmations ont un point commun : elles instaurent une logique implacable et culpabilisante. Elles font de la souffrance une preuve irréfutable qu’un blocage profond existe. Et si la personne concernée ne trouve pas la clé censée la libérer ? C’est qu’elle ne cherche pas bien ou qu’elle n’est « pas prête ».
L’illusion du grand déclic
Dans ce climat d’incertitude, certains « coachs » sans formation réelle, des « guérisseurs » autoproclamés et des influenceurs opportunistes prospèrent. Leur promesse ? Une transformation radicale, une guérison soudaine qui prendrait la forme :
d’une émotion intense,
d’une révélation foudroyante,
d’un événement cathartique qui viendrait tout débloquer.
Ce scénario spectaculaire alimente l’idée qu’aller mieux implique forcément un moment de bascule, un avant et un après saisissant. Or, dans la réalité, la progression est souvent subtile et graduelle. Mais au lieu d’être valorisé, ce cheminement patient est disqualifié comme une absence de résultat.
Et si la personne ne ressent pas ce « choc salvateur » ? La culpabilité devient inévitable :
« Si tu ne vas pas mieux, c’est que tu n’es pas prêt.e. »
« Si ça ne fonctionne pas, c’est que tu ne t’investis pas assez. »
Un cercle vicieux se met alors en place, enfermant la personne dans une quête permanente du « blocage invisible » à identifier et à détruire.
Les pièges d’une illusion dangereuse
À force de traquer des blocages hypothétiques, certains en arrivent à se convaincre qu’ils sont irrémédiablement sabotés par leur propre psychisme. On observe alors plusieurs dérives :
Une culpabilisation qui freine tout élan de rétablissement.
Une baisse de l’estime de soi : « Je ne mérite pas d’aller bien. »
Des récits auto-destructeurs qui se renforcent : « Je m’auto-sabote, c’est évident. »
Une invisibilisation des progrès réels : « Rien ne marchera jamais pour moi. »
Ironiquement, ce discours, censé libérer, finit par enfermer davantage. En cherchant obsessionnellement un blocage à lever, on finit par en créer un.
Stop aux dérives : déconstruire les fausses promesses
NON, tout mal-être n’est pas lié à un blocage à expulser.
NON, aller mieux ne passe pas toujours par une transe ou une crise intense.
NON, fouiller son passé sur plusieurs générations n’est pas une condition obligatoire à la sérénité.
Dans la vraie vie, le mieux-être repose sur :
La constance et la régularité, bien plus que sur des chocs émotionnels.
L’échange avec des personnes de confiance.
Une compréhension de soi qui ne vire pas à l’auto-obsession.
Des outils concrets et accessibles, loin des rituels mystiques et des promesses illusoires.
La possibilité d’aller mieux sans revisiter et revivre chaque douleur passée.
Une approche basée sur la sécurité et la douceur, plutôt que sur le chaos et la violence émotionnelle.
Une vigilance nécessaire
Même sans acheter ces « solutions miracles », ces discours finissent par nous imprégner. Ils circulent partout, insidieusement. Ils influencent notre regard sur nous-mêmes et sur nos difficultés.
Si un.e coach, un.e praticien.ne ou même un.e psychologue vous fait sentir coupable de ne pas aller mieux, si leurs paroles vous laissent un malaise persistant, il est essentiel de prendre du recul :
Parlez-en à des proches.
Désabonnez-vous des comptes qui alimentent cette pression inutile.
Autorisez-vous à interrompre un accompagnement qui vous fait plus de mal que de bien.
Nous ne sommes pas seuls face à ces dérives. En parler, c’est déjà s’en libérer.
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