Le paradoxe moderne du bien-être :

quand prendre du temps pour soi devient un stress.

Site internet

DATE

19.03.25

Nous vivons dans une société où tout doit aller toujours plus vite. On le dit. On le répète. A tel point que cette phrase en devient creuse, presque insupportable à entendre. J’ai l’impression de prononcer une évidence vide de sens, une formule toute faite, aussi fade qu’une mauvaise introduction de dissertation.

Et pourtant, malgré cette banalisation, le problème est bien là et il s’aggrave. Ce n’est pas juste une phrase en l’air. C’est un mode de vie qui broie les gens. On le sait, mais on l’accepte, faute de savoir quoi faire pour y remédier.

L’accélération permanente nous pousse à chercher des moyens de gagner du temps, d’optimiser chaque instant. C’est devenu une obsession collective. Mais le plus absurde, c’est que même les moments censés nous apaiser finissent par être contaminés par cette logique. Se détendre devient une tâche à accomplir, une case à cocher. On veut ralentir, mais sans perdre une seconde. Résultat : même les moments de pause deviennent une source de stress.

En tant que professeure de yoga, sophrologue et kinésiologue, mon rôle est d’offrir un espace où l’on peut enfin souffler, un moment où il n’y a rien à faire, rien à réussir, juste être. Pourtant, ce que j’observe chaque jour me sidère : même la pause est devenue une tâche à optimiser.

Se poser, oui, mais à condition que ce soit « bien fait ». Que ce soit efficace. Que ça produise un résultat. La détente, au lieu d’être un relâchement, devient une performance en soi. Parce que ce moment est rare, presque un luxe, il faut en tirer le meilleur parti, en maximiser les effets. Il faut qu’il soit parfait. Mais cette obsession de la pause idéale finit par anéantir la détente elle-même. Plus question d’être simplement là, de laisser faire… Le repos devient une pression de plus.

La tyrannie du moment parfait

Beaucoup aimeraient s’accorder du temps pour ce qui leur fait du bien : lire, écrire, marcher, s’étirer… Mais ces moments doivent être anticipés, cadrés, intégrés dans un emploi du temps déjà surchargé. Impossible de simplement s’arrêter et en profiter sur l’instant, il faut que ce soit prévu, organisé, rentabilisé.

– « J’aimerais lire, mais je dois d’abord me libérer un moment. »
– « Je veux me détendre après le travail, mais il faut que tout soit en ordre avant. »
– « J’irais bien marcher, mais seulement si j’ai assez de temps pour en profiter pleinement ».

Tout est soumis à cette recherche du moment parfait, et comme il ne vient jamais, on ne fait rien.
Et quand on finit par s’y mettre, l’enjeu est énorme. Une séance de yoga doit être efficace. Elle doit immédiatement détendre, recentrer, aligner. Une heure et pas une minute de plus. Parce que derrière, la liste des choses à faire reprend. Il n’y a pas de place pour un état de bien-être qui dépasse le cadre qu’on lui a imposé. Finalement le bien-être ne vient pas de la pratique mais de la case cochée dans l’agenda, autant dire que c’est très éphémère au vu des nombreuses tâches qui doivent suivre.

Ce besoin de perfection est aussi nourri par une injonction constante, amplifiée par les réseaux sociaux qui sont scrutés dès le réveil. Toute la journée, on  y voit des images de personnes dans un mode de vie idéal : lecture au calme, assiette parfaitement équilibrée, corps sculpté, peau lumineuse…Et toi, tu es coincé.e au bureau, à tenter de libérer un moment dans ta semaine pour échapper à la culpabilité de ne pas atteindre ces mêmes résultats. La quête du bien-être devient alors un objectif inatteignable, un standard irréaliste à poursuivre.

Et d’ailleurs, le manque de temps nous empêche même de nous poser la vraie question : « De quoi ai-je vraiment besoin et envie ? » On ne prend plus le temps d’y réfléchir. On empile les objectifs sans distinction, et ce qui devrait être un choix conscient devient une injonction de plus à suivre.

On retrouve ce même schéma avec le sport ou la relaxation :
– « Je n’ai qu’une heure, je dois en tirer le maximum. »
- « Je dois faire une séance complète, sinon ça ne sert à rien. »

Le bien-être devient une tâche parmi tant d’autres, encadrée par un temps strictement défini. Une séance de yoga d’une heure ne dépasse plus le temps qui lui est alloué. Une séance de sport doit « faire mal » pour être ressentie comme efficace.

Un bien-être instrumentalisé

Beaucoup justifient leur pause non par le simple besoin de se sentir bien, mais par ses effets sur leur productivité :
– « Je me sens plus efficace après une séance. »
- « Le sport me permet d’être plus concentré.e. »

C’est vrai. Mais lorsqu’une « pause » devient un outil d’optimisation plutôt qu’un plaisir, elle perd toute sa valeur.

C’est ainsi que le bien-être devient un outil de performance, et non une vraie reconnexion avec soi. Et au lieu de chercher à se sentir bien pour soi-même, on cherche à se sentir bien pour mieux produire.

Cette préoccupation me freine d’ailleurs moi-même dans mes choix professionnels. Je pourrais proposer mes services en entreprise et probablement y gagner en stabilité financière. Mais à quel prix ? Participer à cette logique où le bien-être devient un outil de productivité déguisé ne ferait-il qu’alimenter ce paradoxe ? Existe-t-il des dirigeant.es qui offrent réellement à leurs équipes un espace pour simplement être, sans attente de rentabilité derrière ?

Le piège de la consommation du bien-être

Et les paradoxes s’accumulent : nous consommons du bien-être sans le pratiquer vraiment.
– J’achète un programme de yoga, mais je ne le fais pas.


- Je prends un abonnement à la salle, mais je n’y vais pas.


– Je remplis ma bibliothèque de livres, mais je ne les lis jamais.

L’achat procure une satisfaction immédiate, une impression de contrôle. Mais l’engagement réel, lui, est remis à plus tard.

En réalité, acheter représente déjà ce qui importe dans notre société : se montrer, appartenir à un certain mode de vie. J’achète des livres de développement personnel, mais sans jamais les ouvrir. Par contre ils sont visibles dans ma bibliothèque et je connais au moins le nom de l’auteur.ice, ça fait bien. J’achète des vêtements de sport dernier cri pour finalement faire une séance par mois. L’essentiel est d’avoir les accessoires, d’être équipé.e, d’afficher une identité. Et parfois, l’envie d’agir disparaît dès que l’acte d’achat est passé. Le plaisir d’achat est plus grand que celui de s’asseoir et de se plonger dedans. Pourquoi ? Parce que prendre le temps de lire impose de ralentir, de s’extraire de la course, et c’est justement là où se trouve la difficulté.

Ralentir, un effort immense

En séance de sophrologie, de yoga ou de kinésiologie, je vois souvent une transformation s’opérer : les tensions du corps relâchent enfin, la tête se pose, la personne respire mieux, relâche, sourit et s’endort même parfois alors qu’elle est là pour des problèmes de sommeil. Et cette personne s’en rend compte, elle repart pleine de bonnes intentions : retrouver cet état dans sa semaine, car « ça fait du bien, enfin ».

Et pourtant, une semaine plus tard :
– « Je n’ai pas eu le temps de refaire cet exercice et je suis hyper stressé.e ».

Respirer devient une perte de temps.
 Se poser devient une souffrance.

Et cette impossibilité de ralentir, ça se traduit comment dans le corps ?
Par des migraines. Des maux de dos. Des problèmes de sommeil. Des troubles digestifs. Des tensions qui s’accumulent.
On cherche la solution miracle, le bon aliment, le bon complément, la bonne technique. Et si la solution était tout simplement de prendre le temps ?
Évidemment, ce n’est jamais aussi simple. Mais tout de même…un peu parfois.

J’entends si souvent :
- « Le yoga, c’est trop lent pour moi. »
Non. Ce n’est pas le yoga qui est lent. C’est le mental qui ne supporte plus l’immobilité. Il est habitué à zapper, à scroller, à passer d’une chose à une autre en permanence. Ralentir devient une épreuve. Il faut de la discipline pour accepter de ralentir. Il faut du temps pour voir s’opérer les bienfaits de la pratique. Et comme cela demande un effort, alors… rien ne change.

Sortir du piège du contrôle

À ce stade, où chaque heure est comptée, il est normal d’être dans l’hyper-contrôle. C’est ce qu’il reste pour tout faire rentrer dans l’agenda, pour tout conjuguer.

Et pourtant, nous sommes habitué.es à nous dire que s’il y a un problème, on en est la cause : « Je n’arrive pas à lâcher, j’ai un vrai souci avec ça depuis toujours, c’est mon tempérament, je suis fait.e comme ça. »

Non, probablement pas totalement. La société te façonne, t’entraîne dans ce rythme effréné, te pousse à croire que ralentir est une faiblesse. Une partie de ton histoire personnelle aussi, bien sûr. Mais c’est peut-être parce qu’on t’a toujours dit « dépêche-toi ». Parce que tu as vu que les plus rapides sont les plus valorisé.es. Que dans la compétition, si tu prends ton temps, tu perds.
Alors oui, tu cherches à t’optimiser, à optimiser ton temps.

Les thérapies et pratiques complémentaires de « bien-être » sont touchées par cette logique

Ma première mission quand j’accueille quelqu’un, avant même d’apporter des outils concrets, c’est de lui faire accepter qu’il.elle a le droit de prendre ce temps dans sa journée. Je le fais car je vois les regards en direction du téléphone, sur l’horloge…la jambe qui tressaute d’impatience, le débit très rapide après une journée de travail, les embouteillages et le besoin de décharger tout d’un coup, en une fois, pour que ce soit efficace encore…

Le yoga, la sophrologie, la kinésiologie et autres pratiques peuvent faire ressentir un bien-être énorme sur le moment. Mais pour qu’une vraie transformation s’opère, il faut souvent un engagement dans la durée. Or, aujourd’hui, qui veut encore s’investir dans quelque chose qui ne produit pas de résultat immédiat ET durable ?

On veut que ça marche vite. Alors on empile les pratiques, on teste tout en même temps. Après des années à porter une problématique, on décide soudainement d’aller tout régler en une semaine. C’est compréhensible, pourquoi pas. Mais c’est violent. Trop vite, trop fort, trop intensément… jusqu’à recréer un stress pour le système.

Et quand les effets ne sont pas spectaculaires dès la première séance, on abandonne. « Ça n’a pas marché, ce n’est pas fait pour moi. »
. Mais peut-être que les résultats sont là, mais ailleurs, plus subtils, plus progressifs. Peut-être qu’il faut laisser plus de temps pour les voir.
C’est souvent lors de la séance suivante, guidée par mes questions, que la personne réalise : « Ah mais si, en fait, ça m’a fait du bien, je ne m’en étais pas aperçu…. »


C’est dingue. Et terriblement questionnant.

Et maintenant, où allons-nous ?

Cet article ne prétend pas offrir de solutions clés en main. Il est là pour mettre en lumière un malaise profond, un paradoxe insidieux qui gangrène notre rapport au temps et à nous-mêmes. Il est là pour nommer ce que je vois, ce que je ressens, ce que beaucoup d’autres constatent chaque jour.

Car je ne suis pas extérieure à ce phénomène. Moi aussi, j’y suis prise. J’ai beau évoluer dans un domaine où le ralentissement est un principe fondamental, je ressens cette tension, cette pression diffuse d’être toujours en train de courir, d’être efficace, même dans le soin. Ce qui me permet de traverser cela, c’est justement ma pratique. Mais elle ne fonctionne pas dans la rapidité ni dans l’immédiateté. Elle demande du temps, de la patience, une réconciliation avec un rythme plus organique, plus humain.

Or, tout dans notre société nous éloigne de cette temporalité essentielle. Un monde qui glorifie la vitesse et l’optimisation ne peut qu’entraver notre capacité à être pleinement présents à nous-mêmes. Un monde où même le bien-être est un enjeu de performance ne peut qu’engendrer de la frustration et du vide.

 

Alors que faire ?
Un changement de fond est nécessaire. Mais il ne viendra pas d’un effort individuel héroïque. Il ne s’agit pas d’ajouter une charge supplémentaire à nos épaules déjà fatiguées. Il ne s’agit pas d’un énième « il faut » déguisé en conseil bienveillant.

Il s’agit d’un changement systémique, d’un basculement collectif, d’un refus conscient de cette injonction permanente à l’optimisation.
Mais en attendant que ce changement prenne forme, en attendant qu’il devienne un mouvement suffisamment fort pour renverser l’ordre établi, nous avons la responsabilité d’ouvrir des brèches, de faire un pas de côté, de réapprendre à être sans finalité immédiate.

Voici quelques pistes, non pas comme des solutions miracles, mais comme des résistances possibles :


1.  Accepter que ralentir n’est pas un luxe, mais une nécessité biologique et existentielle.


2. Réintroduire du temps « inutile », sans objectif, sans rendement mesurable.


3. Cesser de considérer le bien-être comme une case à cocher, une tâche à accomplir, et le vivre plutôt comme un état à cultiver.


4. Pratiquer pour soi, sans exigence de résultat immédiat, sans pression de transformation spectaculaire.

5. Se rappeler que tout ne peut ni ne doit être optimisé. Et que c’est peut-être là, dans cet espace libre de toute exigence, que se trouve la vraie respiration.

Ce n’est pas une recette, ce n’est pas un programme. C’est une proposition de rupture. Une tentative de réhabiter notre propre existence autrement. Un refus du monde tel qu’il veut nous façonner, pour en esquisser un autre, plus doux, plus vaste, plus respirable.

Le plus grand défi, ce n’est pas de faire du sport, de méditer ou de prendre soin de soi.
Le plus grand défi, c’est d’accepter de se poser sans culpabiliser.
Et si on essayait, juste un peu ? Peut-être verrons-nous alors à quoi il est intéressant de passer du temps.

Aude Chaput

Kinésiologue certifiée, sophrologue RNCP et professeure de yoga

© 2025 Aude Chaput – Tous droits réservés