
DATE
31.03.25
Il suffit de quelques secondes sur Instagram ou TikTok pour tomber sur une vidéo expliquant tes comportements, tes émotions, tes difficultés.
« Tu as du mal à te concentrer ? Tu es sûrement TDAH. »
« Tu ressens une fatigue intense en société ? C’est de la phobie sociale. »
« Tu es souvent stressé.e ? C’est un dérèglement de ton système nerveux. »
Des phrases courtes, percutantes, qui résonnent immédiatement. Et c’est précisément là que réside le piège.
Ces contenus touchent en plein cœur, surtout ceux qui traversent une période de flou, d’incertitude, qui cherchent des réponses à un mal-être diffus, peut-être jamais vraiment questionné jusque-là.
À force d’explorer des livres, des articles, des podcasts sur la psychologie, beaucoup ont déjà décortiqué leurs émotions sous tous les angles, cherché des explications dans l’enfance, dans la biologie, dans les schémas inconscients. Et quand, enfin, une vidéo semble tout éclairer en quelques secondes, c’est le soulagement. « Voilà pourquoi je me sens comme ça ». Mais est-ce la bonne explication ?
S’identifier à un trouble qu’on n’a pas
L’un des glissements les plus dangereux, c’est de croire que chaque difficulté psychique est un trouble. L’anxiété, par exemple, est une émotion normale. Tout le monde la ressent. Un trouble anxieux, en revanche, c’est autre chose. Mais sur les réseaux, cette distinction disparaît. Une liste de symptômes devient un test de diagnostic :
« Tu réfléchis trop ? C’est un trouble obsessionnel. »
« Tu ressens des hauts et des bas ? Tu es bipolaire. »
« Tu es introverti(e) ? Tu es peut-être sur le spectre autistique. »
À force d’accumuler de la connaissance sur soi, certains en viennent à espérer trouver « le » diagnostic qui expliquerait tout. Comme si avoir un trouble devenait presque rassurant, une clé qui permettrait enfin de se comprendre. Il arrive même qu’en sortant d’un bilan psy, certaines personnes soient déçues de ne pas avoir le trouble qu’elles soupçonnaient. Comme si l’absence de diagnostic les renvoyait à une incertitude plus inconfortable encore : celle de devoir composer avec des émotions humaines, fluctuantes, parfois inexplicables.
Des solutions simplistes et une marchandisation du bien-être
Un problème, une réponse immédiate, et surtout : zéro effort.
« Fatigue chronique ? Prends ce complément miracle. »
« Troubles du sommeil ? Bois cette infusion spéciale. »
« Tu es stressé.e et tu as pris du poids ? Fais cette posture de yoga 3 minutes par jour. »
Le discours est séduisant. Presque trop simple. Bien sûr, le yoga réduit le stress. Les plantes peuvent soutenir le sommeil. Mais lorsqu’on les vend comme des remèdes miracles, sans nuance, sans contexte, on franchit une ligne dangereuse.
Les raccourcis sur le corps et les émotions.
Aujourd’hui, la biologie humaine est résumée en quelques phrases accrocheuses :
« Si tu es anxieux, c’est parce que ton système nerveux est bloqué en mode survie. »
« Ta fatigue vient d’un trauma transgénérationnel non résolu. »
Ces explications sont séduisantes. Trop. Elles transforment des concepts scientifiques en formules simplistes et digestes. Et en poussant la logique plus loin, on tombe dans des affirmations encore plus fantaisistes :
« Si tu es hypersensible, c’est parce que ton aura absorbe les émotions des autres. » « Si tu es souvent fatigué(e), c’est un désalignement de tes chakras. » « Si tu ressens du stress, c’est peut-être à cause de la position de la lune au moment de ta naissance. »
Au mieux, ces discours sont inoffensifs. Au pire, ils détournent des vraies solutions. Parce que pendant qu’on tente de « réaligner ses énergies » avec une pierre sous l’oreiller, on passe peut-être à côté d’un trouble réel qui nécessiterait une prise en charge sérieuse.
L’attrait des réponses faciles
Soyons honnêtes : il est normal d’être tenté.e par ces raccourcis.
Quand un médecin dit « C’est du stress, reposez-vous », sans écouter, sans expliquer, sans accompagner, on cherche ailleurs.
Et on tombe sur des vidéos qui, elles, prennent le temps d’expliquer. Qui donnent des réponses claires, directes, immédiates.
Mais là où la science est prudente, les réseaux sont catégoriques :
« Si tu ressens ça, c’est que tu as ça. »
« On ne te l’a jamais dit, mais voici la vraie raison de ton mal-être. »
Or, la santé mentale ne se résume pas à des punchlines.
Le flou inquiétant autour des « experts » des réseaux
Sur les réseaux, il est devenu difficile de distinguer le sérieux de l’arnaque. Qui est réellement formé.e ? Qui est compétent.e ? Qui vend juste une méthode miracle sous couvert de bienveillance ? Je suis moi-même directement concernée par ces questions. Je coche toutes les cases du cliché ambulant : yoga, sophrologie, kinésiologie. Et pourtant, jamais je ne me risquerais à parler de diagnostic ou de troubles mentaux.
Je suis pourtant en partie formée à la prise en charge de ces troubles, mais ce n’est pas mon métier. Et je renverrai toujours aux professionnels qui correspondent. Je n’ai pas peur d’user du « je ne sais pas », un mot qui manque cruellement dans les métiers du soin.
Admettre ses limites, c’est laisser la place à une prise en charge juste. Et pourtant, sur les réseaux, le doute semble être un aveu d’incompétence. Tout le monde a une réponse. Une certitude. Et c’est là que le danger commence.
Et maintenant ?
Cet article ne prétend pas apporter de solutions toutes faites. Il pose un état des lieux. Un constat sur une dérive inquiétante, qui touche des milliers de personnes. Un monde où le mal-être est devenu un marché. Un monde où l’on te vend des solutions avant même d’avoir compris ton problème.
Mais il y a de l’espoir. Déjà, en apprenant à garder un esprit critique. En se renseignant sur les qualifications des personnes à qui l’on s’adresse. Ce qui, en soi, est un parcours semé d’embûches, tant il y aurait à dire sur les formations et leur qualité variable. Peut-être faut-il alors revenir à des solutions plus humaines : le bouche-à-oreille, l’expérience, essayer en gardant l’esprit alerte, et faire le tri.
Évidemment, c’est fatigant. Cela repose encore sur des épaules déjà bien chargées. Mais choisir comment on prend soin de soi est un droit. S’informer, tester, refuser ce qui ne nous convient pas, c’est déjà reprendre du pouvoir sur son bien-être.
Et surtout, se rappeler que sa santé mentale ne tient pas en une vidéo de 30 secondes.
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