
DATE
08.01.26
ON NOUS A APPRIS A TENIR. PAS A VIVRE !
Il y a une question que notre époque évite soigneusement (parmi tant d’autres) : pourquoi faut-il frôler la mort physique ou psychique pour avoir enfin le droit de changer de vie ? Pourquoi attendons-nous la maladie, l’effondrement nerveux, l’accident, le deuil, pour oser prononcer une phrase pourtant simple : « je crois que quelque chose ne va pas » ?
L’ART DE LA PRESSION INVISIBLE :
Dans mon métier, ce constat est devenu banal.
Les personnes arrivent vidées, souvent honteuses, presque désolées d’être là. Comme si demander de l’aide était déjà une faute. Le navire a coulé. Et presque toutes disent la même chose : « Je le savais. Les signes étaient là. »
Parfois depuis des mois. Parfois depuis des années : insomnies, prise ou perte de poids brutale, perte d’appétit, angoisses quotidiennes, migraines, douleurs chroniques, émotions qui débordent au travail, en rentrant du travail, à la simple évocation d’un enjeu professionnel… la liste est longue.
Alors vient la culpabilité : « C’est tout moi. Je suis comme ça, mon psy m’a dit que j’avais un tempérament burn-out. Je donne tout, dans tout ce que je fais. Je dois apprendre à lever le pied. C’est de ma faute. »
Mon rôle consiste alors souvent à rétablir une évidence qu’on leur a retirée : si elles n’ont pas pu s’arrêter plus tôt, c’est parce que tout, absolument tout, les a poussées à continuer.
Ce n’est pas une fragilité individuelle. C’est un conditionnement collectif.
Nous vivons dans une société qui a perfectionné l’art de la pression invisible. Comme l’a montré Byung-Chul Han (La Société de la fatigue), il n’est plus nécessaire de contraindre : nous nous auto-exploitons, persuadé.es que la performance est un choix et que l’épuisement est un échec personnel.
Très souvent, nous ne sommes plus dominé.es par une autorité extérieure, mais par une injonction intériorisée.
Nous ne sommes plus exploité.es contre notre volonté, mais au nom de notre volonté.
C’est la cata !
Jamais une population n’a été aussi instruite, aussi connectée, aussi informée. Et jamais elle n’a été aussi épuisée, aussi malade.
Détresse psychologique massive, burn-out devenus ordinaires, arrêts longue durée en explosion. Il ne s’agit pas d’une crise passagère, mais du fonctionnement normal d’un système qui use les corps et épuise les psychés, puis feint la surprise lorsqu’ils lâchent.
Mais on ne craque pas parce qu’on est fragile. On craque parce qu’on a tenu trop longtemps, sans relais, sans reconnaissance, sans écoute.
LE GRAND MENSONGE DE LA « RÉSISTANCE » :
On célèbre les personnes qui encaissent, celles qui avancent en s’écrasant elles-mêmes et parfois les autres. On promeut celles et ceux ceux qui sacrifient leur santé, leur vie personnelle, leur humanité, sans broncher.
Le paradoxe est cruel, et il revient sans cesse en séance : ce sont les plus impliqué.es et les reconnu.es qui tombent.
Les consciencieux.ses. Les loyal.es. Les perfectionnistes.
Celles et ceux qui veulent bien faire, qui se conditionnent pour respecter les règles, qui prennent leur travail au sérieux.
Pas celles et ceux qui trichent avec le système.
Mais celles et ceux qui y croient.
La souffrance au travail n’est pas un dysfonctionnement, c’est un véritable outil de sélection : « tenir coute que coute» est une vertu morale. A l’inverse, se respecter devient une faute honteuse : prendre soin de soi et de sa santé c’est vraiment pour les faibles, c’est ridicule.
Alors on va chez le médecin la boule au ventre pour demander un arrêt une fois que le corps ne peut plus faire un pas. Et avant de se décider à prendre ce rendez-vous : on passe des nuits sans sommeil à imaginer ce qui se dira dans notre dos. On anticipe les soupçons, les jugements, les soupirs des collègues et supérieur.es : “nous aussi on a beaucoup de travail, mais on est là quand même.” » Sous-entendu : si tu t’arrêtes, c’est que tu abuses.
Ce mépris ordinaire, je l’entends sans cesse. Il ajoute tellement de violence à l’épuisement. Il isole encore davantage.
LE SILENCE :
Ce qui érafle aussi, c’est le silence des personnes qui n’ont pas été entendues par leur hiérarchie et qui continuent leur vie comme si de rien n’était car elles n’ont pas été prises au sérieux par leur médecin.
Minimisées, normalisées, renvoyées à leur “gestion du stress”. Comme si tant que le corps tient encore debout, tu n’es pas légitime à demander de l’aide, une pause.
On a glorifié la souffrance pendant des siècles à tel point que la seule excuse valable pour changer, c’est de tomber malade.
POURQUOI PERSONNE NE CHANGE AVANT LE CRASH ?
Parce que partir sans être détruit.e, c’est suspect
Changer « juste » parce qu’on ne se reconnaît plus dans sa vie ?
Socialement, c’est inacceptable. On attend des preuves : une maladie, un burn-out certifié par un médecin compétent…
Il faut un certificat médical pour justifier un désalignement existentiel.
Parce que la liberté coûte cher
Quand tu as un crédit, des enfants, zéro épargne et un marché du travail hostile aux trajectoires atypiques, l’effondrement est la seule porte de sortie. La maladie offre paradoxalement du temps, une justification, une légitimité sociale.
Parce qu’on ne s’écoute plus, le mental inquiet nous guide
On a appris à obéir avant d’apprendre à ressentir.
Résultat, la société est remplie d’adultes brillant.es incapables de savoir ce qui les anime vraiment.
Le corps envoie des signaux bien avant le burn-out mais ils sont anesthésiés, sûrement cachés par les excès de sport à la salle ou au contraire les migraines et maux du.es aux heures passées devant un écran.
Personne ne nous apprend à identifier ce qui nous met en mouvement, ce qui nous enrichit, ce qui fait sens.
On nous apprend à tenir une trajectoire mais pas du tout à l’interroger.
À persévérer, pas à sentir quand quelque chose est en train de se vider de sa substance.
LE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL…AÏE !
Aujourd’hui, on ne remet plus en cause l’organisation du travail : on t’apprend à mieux supporter l’insupportable.
C’est super malin !
Tu souffres ? Médite. Tu es vidé.e ? Respire. Tu ne sais plus pour quoi tu te lèves le matin ? Souris davantage ça va aller et puis regarde comme c’est pire ailleurs.
La souffrance devient un problème individuel à corriger, jamais un symptôme collectif à interroger.
La souffrance n’est plus le symptôme d’un cadre toxique, c’est un défaut d’ajustement individuel.
Tu vas mal ? C’est que tu n’as pas assez travaillé sur toi. Donc la colère devient un problème psy à soigner, à calmer et le malaise devient une affaire privée. Et c’est vraiment de ta faute !
LA QUÊTE DE SENS
Le sens est érodé, le plaisir est encouragé.
Le « fais ce qui te plaît » c’est un piège. Comme si le plaisir suffisait à donner une direction.
Le plaisir immédiat est monétisable, éphémère. Ça relève de la dopamine.
Le sens, lui, dérange : être en cohérence avec ses valeurs, construire du lien réel, créer, contribuer…
Ce sont ces dimensions-là qui nourrissent durablement.
Ce qui fait sens ne se consomme pas facilement.
C’est ce qui oblige à ralentir, à choisir, à renoncer parfois. Le sens rend moins docile.
Redonner une place centrale à cette distinction, ce n’est pas un luxe existentiel.
C’est un acte de résistance.
SORTIR DU PIÈGE AVANT LA CHUTE
* Nommer le conditionnement plutôt que s’auto-accuser
* Prendre les signaux faibles au sérieux
* Construire une marge matérielle quand c’est possible
* Redonner au corps sa place de boussole
* S’entourer, car changer seul.e est presque impossible
* Accepter les transformations progressives plutôt que fantasmer la rupture héroïque
Refusons que la responsabilité du mal-être repose toujours sur les mêmes épaules.
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